Le groupe Al Habtoor annonce des poursuites judiciaires contre les autorités libanaises pour 1,7 milliard de dollars de pertes

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Libnanews | 26 janvier 2026

Le groupe Al Habtoor annonce des poursuites judiciaires contre les autorités libanaises pour 1,7 milliard de dollars de pertes

Le groupe Al Habtoor, conglomérat basé aux Émirats arabes unis, a déclaré ce lundi 26 janvier 2026 qu’il engagerait des poursuites judiciaires contre les autorités libanaises en raison d’un litige portant sur ses investissements dans le pays en crise. Selon le communiqué diffusé par le groupe, les dommages et pertes subis par ses actifs et propriétés au Liban dépassent 1,7 milliard de dollars. Cette annonce intervient dans un contexte de tensions persistantes liées à la meltdown économique libanaise débutée fin 2019, aggravée par la guerre de 14 mois entre Israël et le Hezbollah, dont les coûts de reconstruction sont estimés par la Banque mondiale à 11 milliards de dollars.

Fondé en 1970 par l’homme d’affaires émirati Khalaf Ahmad Al Habtoor, le groupe Al Habtoor s’est imposé comme l’un des principaux conglomérats de la région du Golfe, avec des intérêts diversifiés dans l’hôtellerie, l’automobile, l’immobilier et les services. Son expansion internationale a commencé dans les années 1980, avec une focalisation sur les marchés émergents du Moyen-Orient. Au Liban, le groupe a investi près d’un milliard de dollars au fil des décennies, en misant sur le potentiel touristique et économique du pays. Parmi ses actifs notables figurent l’hôtel Metropolitan Palace à Beyrouth, acquis en 2000 et géré sous la marque Hilton Hotels & Resorts, ainsi que le parc à thème Habtoor Land, situé à l’est de la capitale libanaise. Ces investissements reflétaient la confiance des capitaux gulfiques dans l’économie libanaise, qui dépendait largement des flux financiers en provenance des pays du Golfe pour maintenir son équilibre.

Les restrictions imposées par les autorités libanaises et la Banque du Liban ont empêché le groupe d’accéder librement et de transférer des fonds légalement déposés dans les banques libanaises, a précisé le communiqué. Cette situation a été exacerbée par les crises politique, économique, financière et sociale prolongées au Liban, ainsi que par l’incapacité du pays à garantir un environnement stable et sécurisé pour les opérations et les investissements. Le groupe affirme avoir épuisé tous les efforts raisonnables et de bonne foi pour résoudre ce litige à l’amiable, y compris des engagements formels avec les autorités concernées. Désormais, il n’a d’autre choix que d’avancer et de prendre toutes les mesures légales nécessaires pour protéger et faire valoir ses droits en vertu des accords internationaux et des cadres légaux applicables. Le communiqué ne précise pas où ces actions judiciaires seront intentées, laissant planer une incertitude sur la juridiction choisie, potentiellement un tribunal arbitral international ou une cour émiratie.

Un héritage d’investissements gulfiques fragilisé

Les liens économiques entre les Émirats arabes unis et le Liban remontent à plusieurs décennies, avec des flux d’investissements qui ont soutenu l’économie libanaise, particulièrement dans les secteurs du tourisme et de l’immobilier. Avant la crise de 2019, les dépôts des pays du Golfe représentaient une part significative des réserves bancaires libanaises, estimées à plus de 150 milliards de dollars. Le groupe Al Habtoor, par exemple, a développé des projets emblématiques comme l’hôtel Hilton Beirut Habtoor Grand, un établissement de luxe dans la banlieue de Beyrouth, qui employait des centaines de personnes et attirait une clientèle internationale. En 2007, le groupe a renforcé sa présence en acquérant des terrains pour des développements supplémentaires, alignés sur la stratégie de diversification de l’économie libanaise post-guerre civile.

Cependant, la meltdown économique de fin 2019 a marqué un tournant. Enracinée dans des décennies de corruption et de mauvaise gestion par la classe dirigeante libanaise, cette crise a conduit à une dépréciation massive de la livre libanaise, qui a perdu plus de 98 % de sa valeur par rapport au dollar américain. Les banques ont imposé des contrôles informels sur les capitaux, limitant les retraits à quelques centaines de dollars par mois pour les déposants ordinaires, et bloquant les transferts internationaux pour les entreprises étrangères. Selon des rapports de la Banque mondiale publiés en 2025, cette crise a contracté l’économie libanaise d’environ 45 %, avec une inflation qui a atteint des pics de 200 % en 2020-2021. Les investissements du groupe Al Habtoor ont été directement touchés : les fonds déposés dans les banques libanaises sont devenus inaccessibles, entraînant des pertes opérationnelles et une dévaluation des actifs.

En janvier 2024, le groupe avait déjà servi un avis de litige en matière d’investissement contre la République libanaise, alléguant des violations du traité bilatéral d’investissement entre les Émirats et le Liban. Cet avis prévoyait une période de six mois pour résoudre le différend avant d’entamer des procédures judiciaires. Deux ans plus tard, en janvier 2025, Khalaf Ahmad Al Habtoor a annoncé l’annulation de tous les investissements prévus au Liban et la vente de ses propriétés, citant l’instabilité persistante. Cette décision reflétait un retrait plus large des capitaux gulfiques : plusieurs États du Golfe ont suspendu leurs investissements et imposé des interdictions sur les importations libanaises après 2019, en raison des préoccupations liées à la corruption et aux influences régionales.

La crise économique libanaise en 2026 : un redressement précaire

Au début de 2026, l’économie libanaise montre des signes de reprise timide, mais reste fragile. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en janvier 2026, la croissance du PIB réel est projetée à 4 % pour l’année, à condition que les réformes financières soient mises en œuvre. Ces réformes incluent des amendements à la loi de sauvetage économique, demandés par le Fonds monétaire international (FMI) lors de discussions avec le Premier ministre Nawaf Salam en janvier 2026. Le FMI insiste sur une restructuration du secteur bancaire, incluant des audits forensiques et des lois sur la résolution bancaire, pour débloquer un programme d’aide de 3 milliards de dollars convenu en principe en 2022 mais toujours en suspens.

La dette publique libanaise, estimée à 170 % du PIB en 2025 par le département d’État américain, pèse lourdement sur les perspectives de récupération. Les réserves de devises étrangères de la Banque du Liban ont chuté à moins de 10 milliards de dollars en 2025, contre plus de 30 milliards avant la crise. L’insécurité alimentaire touche encore 17 % de la population, selon une analyse du Programme alimentaire mondial (PAM) publiée en janvier 2026, malgré une légère amélioration due à l’afflux d’aide humanitaire post-guerre. Le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, a priorisé la stabilisation monétaire, avec le ministre des Finances actuel, confirmé par les communiqués du Conseil des ministres sur le site presidency.gov.lb, supervisant la soumission d’un budget révisé en juillet 2025. Ce budget intégrait des mesures pour réduire les déficits, mais les critiques soulignent un manque de transparence dans l’allocation des fonds.

Les implications de la guerre Israël-Hezbollah sur les investissements

La guerre de 14 mois entre Israël et le Hezbollah, qui s’est achevée en janvier 2025 selon des déclarations de l’ONU, a amplifié les défis économiques. Un rapport de la Banque mondiale daté de mars 2025 évalue les coûts de reconstruction et de récupération à 11 milliards de dollars, avec 8,4 milliards nécessaires pour les trois premières années à partir de 2025, et 2,6 milliards pour les années suivantes. Une mise à jour en décembre 2025 par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) porte les dommages liés au conflit à environ 14 milliards de dollars, incluant 6,8 milliards en dommages physiques. Les secteurs les plus touchés incluent le logement, l’agriculture et les infrastructures, avec plus de 100 000 unités résidentielles endommagées dans le sud du Liban.

Des sources officielles de l’ONU, citées dans un briefing du 8 janvier 2026, expriment des préoccupations sur l’escalade des hostilités persistantes, bien que le président libanais Joseph Aoun ait déclaré le 20 janvier 2026 que les Forces armées libanaises étaient désormais la seule autorité opérationnelle au sud du Litani. Cette affirmation vise à respecter la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2006, qui appelle au désarmement des milices et au déploiement exclusif de l’armée libanaise dans la zone.

Pour le groupe Al Habtoor, la guerre a compounding les pertes : ses actifs, situés principalement dans et autour de Beyrouth, ont subi des perturbations opérationnelles dues aux bombardements et à l’instabilité. L’hôtel Metropolitan Palace, par exemple, a vu son taux d’occupation chuter drastiquement pendant le conflit, avec des annulations massives de touristes. En 2024, le groupe avait inversé ses plans de démantèlement de l’hôtel, optant pour une rénovation partielle, mais les événements subséquents ont rendu cette stratégie intenable. Les restrictions bancaires, imposées sans loi formelle, ont empêché le rapatriement de revenus générés localement, estimés à des dizaines de millions de dollars annuels avant la crise.

Les enjeux juridiques et internationaux du litige

Le recours judiciaire annoncé par Al Habtoor s’appuie sur le traité bilatéral d’investissement entre les Émirats arabes unis et le Liban, signé en 1997 et ratifié en 1998. Ce traité protège les investisseurs contre l’expropriation, les restrictions discriminatoires et les violations de la libre circulation des capitaux. En janvier 2024, le groupe avait notifié un litige sous ce cadre, invoquant des breaches par la Banque du Liban et l’État libanais. Deux ans plus tard, l’absence de résolution a conduit à cette escalade. Des experts en droit international, cités dans des analyses de 2025, estiment que le groupe pourrait poursuivre devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) de la Banque mondiale, ou via un arbitrage ad hoc sous les règles de la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI).

Le gouvernement libanais n’a pas répondu aux demandes de commentaires, selon des sources proches du bureau du Premier ministre Nawaf Salam et de la Banque du Liban. Cette silence reflète les défis internes : le cabinet, composé en tenant compte des équilibres confessionnels – avec des ministres sunnites influents à Tripoli et chiites au sud – est confronté à des pressions régionales. Les influences du Hezbollah, bien que non dominantes dans le cabinet Salam, compliquent les négociations avec les investisseurs gulfiques, traditionnellement alignés sur des positions anti-iraniennes. L’ONU, via son coordinateur spécial pour le Liban, a appelé en janvier 2026 à une mise en œuvre accélérée des réformes pour attirer les investissements étrangers, soulignant que la stabilité post-guerre dépend de la confiance des partenaires internationaux.

Les pertes détaillées et leurs ramifications

Les 1,7 milliard de dollars de pertes revendiqués par Al Habtoor englobent plusieurs composantes : la dévaluation des dépôts bancaires, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars ; les coûts opérationnels accumulés dus aux fermetures forcées pendant la guerre ; et la dépréciation des actifs immobiliers, avec le parc Habtoor Land ayant vu sa valeur chuter de plus de 50 % depuis 2019 selon des évaluations internes. Le groupe opère également un hôtel dans la banlieue de Beyrouth, dont les revenus ont été impactés par l’effondrement du tourisme, passé de 10 millions de visiteurs en 2018 à moins de 2 millions en 2025 d’après des données du ministère libanais du Tourisme.

Sur le plan plus large, ce litige met en lumière les risques pour les investisseurs étrangers au Liban. La Banque mondiale, dans son rapport de janvier 2026, note que l’absence de réformes bancaires entrave la reprise, avec des dépôts gelés représentant encore 80 milliards de dollars. Le FMI, lors d’une réunion en janvier 2026, a insisté sur la nécessité d’une loi formelle sur les contrôles de capitaux pour éviter de nouveaux litiges. Des citations du directeur du FMI pour le Moyen-Orient, Jihad Azour, soulignent que « sans restructuration, le Liban risque une décennie perdue supplémentaire ». Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) rapporte que la pauvreté touche 80 % de la population en 2026, aggravant les tensions sociales.

source: Libnanews